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L’art du vacillement cosigné Camille Boitel et Sève Bernard

  • Photo du rédacteur: btappolet
    btappolet
  • il y a 12 heures
  • 3 min de lecture

Dès l’entrée de « … », le geste est clair. Rien qu’une paire de guillemets désertée, comme si le spectacle refusait d’avance qu’on l’enferme dans une définition.


"La Nuit tombe", photo de la série "L'Oeil cacophonique" inspirée de l'univers dada et de Facebook. Aurore Valade
Camille Boitel et Sève Bernard "...". Photo Laurent-Philippe


"Epoca" extraite de la série "L'or gris". Aurore Valade
Camille Boitel et Sève Bernard "...". Photo Laurent-Philippe

Camille Boitel et Sève Bernard, à la tête de la compagnie L’Immédiat, assument depuis vingt ans une esthétique du surgissement, et « » (2025) poursuit cette quête d’instabilité radicale.


La scène devient laboratoire de dérèglements, où l’accident n’est pas faute mais partition. Entre danse, burlesque digne des grandes heures du cinéma muet, cirque acrobatique et théâtre de l’Absurde.


Instabilité


Sur le plateau, rien ne tient. Tout glisse: les chaises basculent, l’eau coule de travers, les corps se dérobent. Cette danse de l’impossible quotidien produit un comique sec, presque physique, qui rappelle les grands burlesques. On rit de ces maladresses trop précises pour être vraies. On sourit à cette humanité cabossée qui persiste à essayer.


Sur scène, cela se traduit par une instabilité qui n’a rien de théorique. Tout glisse, cède, déborde, résiste. Les objets ordinaires n’ont plus la docilité qu’on leur prête d’habitude; ils semblent avoir leur humeur, leur entêtement, parfois même leur mauvaise foi. Les corps, eux, négocient avec cette matière devenue récalcitrante. Ce qui pourrait n’être qu’un catalogue de catastrophes réglées prend alors une autre couleur: on ne regarde pas des numéros de chute, on assiste à une lutte obstinée avec le réel.



Chutes et rechutes


C’est dans cet art du déséquilibre que la pièce trouve sa justesse. Boitel et Bernard ne se contentent pas de chorégraphier des chute: les artistes en font une véritable syntaxe. Chaque glissade, chaque reprise engage une manière d’habiter le monde. Le spectacle parle ainsi, avec une économie de paroles rare, de fragilité, d’épuisement, de persistance aussi. Car il ne s’agit jamais seulement de tomber, mais de recommencer, de négocier avec ce qui cède.


L’un des grands moments survient lorsque les pendrillons noirs qui délimitaient l’avant-scène s’effondrent. A l’arrière-scène, immense, est un chantier technique. Escabeaux, projecteurs, bouts d’échafaudage. Ce qui d’ordinaire reste caché devient matière scénique. À un moment, un interprète interrompt son jeu intense pour aller régler une lumière, puis revient comme si de rien n’était. Cette porosité entre fiction et réalité crée une respiration rare, et rappelle que la poésie peut naître d’un escabeau ou d’un déplacement collectif.


Corps ductile


Sève Bernard est un rêve semi-éveillé de morphing anatomique. Formée à la danse indienne, passée par le CNAC, elle possède une présence magnétique. Ses envols sont systématiquement contrariés – des mains la retiennent, des objets la bloquent – mais c’est là que naît la poésie. Son corps, souple comme un personnage de dessin animé, rebondit, glisse, se relève. Jamais elle ne semble vaincue.


Dans une séquence mémorable, elle rampe au sol après une bouteille d’eau qui roule et se dérobe – métaphore silencieuse de nos désirs toujours repoussés. Camille Boitel lui répond avec une maladresse calculée et une tendresse brute. Leur duo, fait d’appuis qui se dérobent, touche à l’intime.


Douceur rugueuse


Mais pourquoi feindre l’enthousiasme absolu? Quelques séquences gagneraient à être davantage resserrées. La reprise de certains motifs – une cascade de chutes, une accumulation d’objets – tend parfois à étirer la matière plus qu’à la densifier. On sent que la générosité du propos l’emporte sur son efficacité. Le spectacle atteint par moments une zone de fatigue où le rire se charge d’une gravité plus sourde, mais cette répétition finit aussi par émousser la surprise.


Pourtant, cette légère irrégularité appartient au geste même de la pièce, à son refus de la forme impeccable. « » préfère rester vivant plutôt que poli, mobile plutôt que verrouillé. Au final, le spectacle s’impose moins comme un objet fini que comme une expérience sensible du vacillement. Une déclaration d’amour à l’imprévisible, écrite avec la précision d’un accident. Et si ce manifeste de la fragilité manque parfois de souffle, il gagne en sincérité ce qu’il perd épisodiquement en fluidité.


Site des artistes



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© 2026 par Bertrand Tappolet

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