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La bĂȘte humaine en forĂȘt

  • Photo du rĂ©dacteur: btappolet
    btappolet
  • 9 nov. 2022
  • 3 min de lecture

Une enfant est recueillie par un animal. Je suis la bĂȘte offre au théùtre un pĂ©riple sensible et doux au cƓur de nos sauvageries et passages entre les mondes.

"La Nuit tombe", photo de la série "L'Oeil cacophonique" inspirée de l'univers dada et de Facebook. Aurore Valade
"Je suis la bĂȘte". Photo Florent Gouëlou


"Epoca" extraite de la série "L'or gris". Aurore Valade
"Je suis la bĂȘte". Photo Florent Gouëlou

Dans la nuit des forĂȘts, la voix de l’actrice et metteuse en scĂšne Julie Delille dit Ă  mots comptĂ©s le rĂ©cit violent d’une enfant baignĂ©e du silence d’une nature peu clĂ©mente et prise en charge par un animal. Il lui enseigne la chasse.


Cette transmission se réalise non sans cruauté, du seul point de vue humain naturellement.


Entre le rĂšgne animal et le domaine de l’(in) humain, cet ĂȘtre Ă  la voix d’abord Ă©touffĂ©e, jamais ne trouvera sa place. Au fil d’un monologue Ă  nul autre semblable, elle Ă©volue Ă  quatre pattes. Ceci dans «une langue indocile, sauvage», nous plongeant dans la forĂȘt, «personnage principal de la piĂšce», selon la comĂ©dienne et metteuse en scĂšne de Je suis la bĂȘte, Julie Delille.


Cicatrices


Son parcours parmi les hommes tentera de lisser son Ă©trangetĂ© bestiale. Nulle surprise Ă  ce que ce rĂ©cit figure un espace de pensĂ©es. Nous sommes dans la tĂȘte de sa protagoniste principale, MĂ©line, oubliĂ©e par ses gĂ©niteurs dans un placard. Elle avait deux ans. «Pour me rappeler le placard, il suffit que je frotte dessous mes griffes rondes, aux cicatrices roses des phalanges raccourcies. Alors je revois deux mains folles, en train de supplier le bois, le fouiller jusqu’à l’os. Avec le corps pendu derriĂšre, comme un petit chiffon» entend-on. Entre rĂ©miniscences et prĂ©sent, imaginaire et rĂ©el, la frontiĂšre s’en trouve continument troublĂ©e.


Mais c’est bien dans la compagnie forcĂ©e des hommes, oĂč elle est contrainte Ă  se maintenir debout, qu’elle devient littĂ©ralement un monstre. «Ce qui m’intĂ©resse, c’est de travailler sur la rugositĂ©, sur le monstre, comme il l’est Ă©tymologiquement : celui qui montre ou qui est montré», explique dans un texte d’intention Julie Delille, la comĂ©dienne et metteure en scĂšne de Je suis la bĂȘte reconfigurĂ© pour le théùtre par son auteure, Anne Sibran avec la collaboration de Julie Delille.


Voix et silences


La forĂȘt a une voix que ce spectacle sensoriel offre Ă  entendre par les bruits qui la traversent. Rendre aussi sensible sa beautĂ© perçue par le personnage de MĂ©line comme ensorcelĂ© par son propre rĂ©cit avec lequel elle fait corps. Cette derniĂšre se tient Ă  la lisiĂšre sans cesse redessinĂ©e entre l’humain, l’animal et l’esprit de la forĂȘt selon sa comĂ©dienne. Dans la pĂ©nombre aux frontiĂšres de l’invisible, Julie Delille chemine de posture en pose rappelant de loin en loin le dĂ©roulement d’un Ă©nigmatique et sidĂ©rant rituel. Autour d’elle, c’est l’épure scandĂ©e par des tulles au service d’un pĂ©riple intĂ©rieur, sensible et organique.


«Parler de cette autre vie invisible, d'une façon visible», Ă©crit le poĂšte Rainer Maria Rilke. Servi par un subtil travail sur la dissĂ©mination du son confinant Ă  un paysage mouvant, bruissant, l’opus permet de mesurer le gouffre qui s’est creusĂ© entre une humanitĂ© prĂ©datrice, colonisatrice et les rĂ©gions du non-humain. Les animaux ne sont-ils pas asservis et domestiquĂ©s, tuĂ©s, consommĂ©s et oubliĂ©s au cƓur de la sixiĂšme extinction ?


Cette expĂ©rience corporelle tant de la forĂȘt que de l’animalitĂ©, Anne Sirvan la rend au mouvement, remugle et mutisme prĂšs. «On peut m’en dire et m’en dĂ©dire mais il y a des choses que je sais sans les mots, par le fond de mon corps. Comme quand je touche une de mes blessures de chasse. Je sens la bĂȘte qui m’agriffe, la branche qui me perce. Tout revient aussitĂŽt», exprime la bĂȘte.



Bertrand Tappolet


Site de l'artiste: https://www.theatredestroisparques.com/je-suis-la-bete/





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