Le regard à l’épreuve
- btappolet

- il y a 3 jours
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À Photo Elysée, Alfredo Jaar orchestre quarante images entre enfer et paradis. Une installation qui ralentit brutalement notre consommation du monde.


L’artiste, architecte et cinéaste chilien Alfredo Jaar ne demande pas au visiteur de parcourir une exposition, mais de soutenir un regard.
Dans l’obscurité, les diapositives surgissent, s’effacent, reviennent. Vingt photojournalistes ont été invités à choisir deux images dans leurs archives : la plus douloureuse et la plus porteuse d’espoir. Quarante photographies, donc, prises entre guerre, deuil, enfermement, catastrophe, intimité et joie. Le dispositif pourrait sembler démonstratif. Il devient pourtant plus trouble dès que l’on comprend que l’enfer et le paradis ne cessent ici de se contaminer.
Regarder plus longtemps
Jaar travaille depuis des décennies sur ce que les médias rendent visible, sur ce qu’ils occultent et sur l’usure du regard devant la souffrance. Inferno & Paradiso poursuit cette interrogation par une scénographie presque archaïque : projection analogique, salle noire, cycles de vingt minutes. Rien à faire défiler, rien à accélérer. Le spectateur est retenu dans un temps qui n’est plus celui du flux numérique. C’est une contrainte féconde : l’image cesse d’être une information avalée en quelques secondes et retrouve un poids, une durée, parfois même une résistance.
Le projet rassemble notamment Samar Abu Elouf, Lynsey Addario, Motaz Azaiza, Véronique de Viguerie, Maxim Dondyuk, Johanna-Maria Fritz, Bülent Kılıç, Hannah Reyes Morales, Anastasia Taylor-Lind ou Lindokuhle Sobekwa. Cette diversité géographique et générationnelle empêche l’exposition de se réduire à une seule grammaire du photojournalisme. Certains photographient au plus près de la violence, d’autres travaillent par retrait, par trace, par déplacement.

L’enfer sans emphase
Chez Anastasia Taylor-Lind, un brancard taché de sang, dressé devant un centre médical, suffit. Un homme pleure à côté. Le corps absent pèse davantage que s’il était montré. Toute la photographie tient dans cette trace : elle désigne l’événement sans le livrer au spectaculaire. À l’inverse, Bülent Kılıç saisit une explosion à la frontière turco-syrienne, près de Kobané. Le feu envahit l’image, presque trop beau dans son abstraction. C’est précisément ce qui gêne. La photographie de guerre peut produire une forme alors même qu’elle documente la destruction. Kılıç laisse cette contradiction ouverte : ce qui relève de l’enfer peut aussi être perçu, selon le contexte, comme la fin possible d’une violence.
Véronique de Viguerie pousse encore plus loin cette ambiguïté. Dans une favela de Rio, trois hommes masqués et armés se tiennent dans une ruelle qu’emprunte une enfant déguisée pendant le carnaval. La scène semble irréelle avant que la menace ne revienne frapper le regard. Son image de paradis montre, en Afghanistan, un marchand de ballons avançant à vélo sous une nuée de couleurs. L’espoir n’est plus ici un décor consolateur : il surgit dans la précarité même du monde.

Le paradis résiste
C’est peut-être le versant le plus difficile de l’exposition. La souffrance possède ses codes visuels; la joie échappe davantage à l’image définitive. Johanna-Maria Fritz photographie Bernadette Lang flottant dans le lac Fuschlsee, la veille de sa consécration comme vierge consacrée. La scène est suspendue, presque trop paisible après les visions de guerre. Samar Abu Elouf oppose, elle, à l’enfer de Gaza une jeune fille portant des épis de blé, geste simple devenu chargé de mémoire et de survie. Chez Lynsey Addario, un mariage à Bagdad en 2010 devient également une image de répit : non pas l’oubli de la guerre, mais la possibilité, un temps, de refaire des projets.
Cette opposition demeure néanmoins la faiblesse et la force du projet. Enfer contre paradis : la structure est binaire, alors que les meilleures photographies refusent justement de choisir. Elles montrent que la joie peut naître dans un territoire ravagé et que la beauté formelle peut surgir d’une scène de violence. Le musée, en orchestrant ces images dans l’obscurité, prend aussi le risque d’esthétiser la souffrance. Jaar ne l’annule pas ; il le met en tension. Cette porosité entre les deux pôles, déjà sensible dans votre document de travail, est sans doute l’endroit où l’exposition devient la plus féconde.
Inferno & Paradiso vaut alors moins comme inventaire des désastres et des bonheurs que comme mise à l’épreuve du spectateur. On sort avec une question simple et encombrante : que reste-t-il d’une photographie lorsque l’on accepte enfin de la regarder assez longtemps ?
Bertrand Tappolet



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