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Le lac des faux-semblants

  • Photo du rédacteur: btappolet
    btappolet
  • il y a 3 jours
  • 3 min de lecture

Avec Sturbzep, Sophie Perez et le Zerep font de Nessie moins un monstre qu’un appel d’air.


"La Nuit tombe", photo de la série "L'Oeil cacophonique" inspirée de l'univers dada et de Facebook. Aurore Valade
"Sturbzep". Photo Ph. Lebruman


Dans ce théâtre où l’artifice ne se cache jamais, le canular devient une façon de sonder notre envie de croire. La farce est énorme, parfois encombrée, mais lorsque le grotesque se fendille, une inquiétante mélancolie remonte à la surface.


Art du grotesque


Tout commence de travers. Devant un rideau verdâtre, un récit à deux voix fait passer enfants perdus, Loch Ness et soupçon d’imposture. Stéphane Roger vient bientôt couper court : le théâtre se met à contester le théâtre, à exhiber ses poses, ses conventions et jusqu’à la manière de «jouer». Son tee-shirt à l’effigie de Christopher Walken pointe vers un art de l’acteur retenu, fait de rythmes, de silences, de décalages plutôt que de métamorphose psychologique appuyée. Roger excelle dans cette zone: il paraît défaire le jeu au moment même où il le porte.


Sophie Lenoir, elle, entre comme on ouvre brutalement les portes d’un cabaret après minuit. Perruque noire, paillettes, hauts talons, micro au bord des lèvres : bonimenteuse, chanteuse, créature de revue, elle chauffe la salle avec un «cha-cha-cha» qui tient autant de la ritournelle que de la menace. Chez le Zerep, le grotesque n’est jamais seulement une grimace. Il travaille les corps jusqu’à faire surgir une tristesse derrière le gag, une violence sous le clinquant.


"Sturbzep". Photo Ph. Lebruman
"Sturbzep". Photo Ph. Lebruman

La foi du faux


Ce qui reste est plus tenace que ces longueurs. Sophie Perez ne traite pas le canular comme une blague, mais comme une puissance de déstabilisation. Le spectacle lui-même est officiellement présenté comme une «pièce catastrophe» travaillant le canular, les créatures dénaturées et la bête légendaire.


À l’heure où vrai et faux se contaminent sans cesse, Sturbzep ne donne aucune leçon : il fabrique un monde où l’on sait que tout est truqué et où l’on désire malgré tout l’apparition. On sort de cette baraque mentale un peu étourdi, parfois tenu à distance, mais avec des visions plein les yeux. Le Zerep n’a pas trouvé Nessie. Mieux: il montre que le monstre n’était peut-être jamais au fond du lac. Il était dans notre besoin qu’une forme, même grotesque, remonte enfin de l’eau noire.



"Sturbzep". Photo Ph. Lebruman
"Sturbzep". Photo Ph. Lebruman

Bricolage inspiré


Au bord d’un Loch Ness de théâtre, un couple occupe une maison-façade. Elle rapporte du sable une suite d’objets incongrus: chien empaillé, livres mouillés, boucle de ceinture en canard, plat à apéritif, boîte ornée de L’Origine du monde. À force de retours et d’inventaires, la trouvaille devient rituel. On ramène, on classe, on encombre. La scène finit par ressembler à une mémoire qui ne saurait plus jeter.


C’est là que Sturbzep trouve son moteur : faire du faux une matière physique. Le monstre ne surgit pas comme la récompense attendue d’une légende. Il se disperse en tête moustachue gigantesque, tentacules, lutins rouges, figures gonflables, «Sainte Vulve». Ventilateur, brouillard, sculptures mises en mouvement : le bricolage s’affiche et, paradoxalement, gagne en pouvoir d’apparition. On voit les trucs. On y croit quand même. Dans ses meilleurs instants, Perez fait toucher le cérémoniel par le ridicule.


Erge Yu accentue le trouble. Trouvée au bord de l’eau, d’abord muette, sa petite personne semble glisser entre les identités. Son solo sinueux, entre contorsion, voguing, étrangeté post-butô et grimaces expressionnistes, déplace soudain le spectacle. Nessie s’efface derrière une autre question: que projetons-nous sur ce que nous ne savons pas nommer?


Fête après l’orage


La musique de hackedepicciotto donne à cette dérive son arrière-fond le plus profond. Danielle de Picciotto et Alexander Hacke installent une matière sonore où le mélodique frotte contre l’industriel, le violon contre la guitare, la douceur contre le rocailleux. Elle ne souligne pas les images; elle les assombrit, comme si la fête foraine continuait de jouer après la catastrophe.


Reste que Sturbzep paie parfois son goût de l’accumulation. Les objets exhumés, les portes refermées, les appels sans réponse, les verres brisés hors champ composent d’abord un burlesque sec, presque beckettien. Puis le procédé se voit davantage. Certaines séquences tournent sur elles-mêmes et le dérèglement, si fécond lorsqu’il surprend, devient mécanique. Le film final accentue ce décrochage : après le poids des corps, des gonflables et des masques, l’image projetée paraît moins dangereuse que le plateau.


Bertrand Tappolet



"Sturbzep". Photo Ph. Lebruman
"Sturbzep". Photo Ph. Lebruman

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© 2026 par Bertrand Tappolet

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